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Fragments autour de Philippe V.

Il m’avait écrit son désir de moi plusieurs fois dans des lettres mais depuis le début de la soirée que nous avions décidé de passer ensemble il restait intimidé, parlant peu. Sans doute parce qu’il est étudiant, beaucoup plus jeune que moi, que j’écris des livres. Après le théâtre – ses bras avaient souvent touché les miens sur l’accoudoir – je l’ai invité à prendre un verre. Nous sommes entrés dans un pub, rue Monsieur-le-Prince. Je n’étais plus sûre de vouloir faire l’amour avec lui, après avoir désiré pendant plusieurs semaines l’évolution de notre relation. Il était assis en face de moi et me regardait parler. Aux tables voisines – basses, avec des tabourets – il y avait des groupes de garçons et de filles. La serveuse en mini-jupe noire passait et repassait près de nous. Il buvait un cocktail alcoolisé, moi un aux fruits. C’était un moment où tous les détails autour de soi semblent avoir un sens parce que rien n’a encore eu lieu, n’aura peut-être pas lieu.

À la sortie du pub, je lui ai proposé de venir chez moi boire un autre verre. Il a accepté aussitôt. Je ne savais toujours pas si j’avais envie de faire l’amour avec lui. Je me laissais un délai supplémentaire pour décider, tout en ayant conscience qu’en l’emmenant chez moi je m’engageais de plus en plus dans cette éventualité. Dans la voiture, j’ai mis des cassettes de chansons. À chaque fois que je changeais de vitesse, ma main frôlait sa jambe.

Dans le living, nous nous sommes assis dans des fauteuils assez éloignés l’un de l’autre, sans réelle conversation (« Comment trouvez-vous le saké ? » etc.), dans l’attente. C’était à moi de faire un geste, de commencer. Il était clair qu’il ne se passerait rien si je ne prenais pas l’initiative.

Je n’ai pas réfléchi au geste que je ferais, j’ai seulement pensé qu’il fallait faire quelque chose. Je me suis levée du fauteuil, approchée de lui et j’ai passé ma main dans ses cheveux. Il a appuyé sa tête contre mon ventre, puis il s’est mis debout, me serrant violemment. J’ai senti son sexe encore inconnu me barrer le ventre à travers les vêtements, avec une force et une rigidité qui expliquaient son mutisme de la soirée.

Après son départ, le lendemain, j’ai repassé les scènes de la nuit, la vision de son corps, son sexe au moment où il m’était apparu – instant toujours indicible – plus tard emprisonné à moitié dans un préservatif trop étroit. Je revenais continuellement sur mon geste, ma main dans ses cheveux, sans lequel rien ne se serait produit. Le souvenir de ce geste, par-dessus tout, me remplissait de jouissance. J’ai pensé qu’il était de même nature que celui qui consiste à écrire la phrase inaugurale d’un livre. Qu’il supposait le même désir d’intervenir dans le monde, d’ouvrir une histoire. Et j’ai senti que, pour une femme, la liberté d’écrire sans honte passe par celle de toucher la première, avec désir, le corps d’un homme.

Nous avons fait l’amour un dimanche d’octobre, une feuille de papier à dessin étalée dans le lit, sous mes reins. Il voulait savoir quel tableau naîtrait du mélange de son sperme et de mon sang des règles.

Après, nous avons regardé la feuille, le dessin humide. On voyait une femme à la bouche épaisse dévorant le visage, au corps évanescent et coulant, informe. Ou encore une aurore boréale, ou un ciel couchant.

Nous étions étonnés de ne pas avoir eu cette idée plus tôt. Nous nous sommes demandé si d’autres avaient eu la même. Le lendemain, il a encadré le dessin et l’a accroché dans sa chambre.

Nous avons recommencé les deux ou trois mois suivants. C’était devenu un supplément de plaisir. L’impression aussi que tout n’était pas fini avec la jouissance, qu’il restait une trace – la date et l’heure figuraient sur la feuille – quelque chose de pareil à une œuvre d’art.

Écrire et faire l’amour. Je sens un lien essentiel entre les deux. Je ne peux l’expliquer, seulement retranscrire les moments où celui-ci m’apparaît comme une évidence.

 

 

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue L’infini, numéro 56 (hiver 1996), 25-26. Il est reproduit ici avec permission d’Annie Ernaux.