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Lire, souvenirs et notes

Il y a plusieurs années un cousin, perdu de vue depuis mon adolescence et qui était venu voir ma mère hospitalisée dans la ville où je vis, en a profité pour passer chez moi. Sur le seuil de la salle de séjour, il s’est arrêté, stupéfait, les yeux rivés sur les étagères de livres qui occupent entièrement le mur du fond. Est-ce que tu les as tous lus ? m’a-t-il demandé, l’air incrédule, presque effrayé. Oui, j’ai dit, presque tous. Il a hoché la tête silencieusement, comme s’il s’agissait d’un exploit qui m’avait réclamé des efforts, exploit qu’il devait mettre par ailleurs en relation avec les diplômes que j’avais obtenus et les livres que, à mon tour, je m’étais mise à écrire. Lui avait dû quitter l’école à quatorze ans, travailler ici ou là. Il n’y avait pas de livres dans sa famille. Je me souvenais seulement de l’illustré Tarzan traînant sur la table.

Même si des quantités supplémentaires de livres ont envahi la salle de séjour, personne, parmi les gens qui y sont entrés depuis, n’a posé la même question. Pour eux, ce n’en était pas une, il allait de soi à leurs yeux de lecteurs plus ou moins assidus, que j’avais lu la plus grande partie de ces ouvrages, surtout que j’en sois environnée comme d’un élément naturel. Parmi ces visiteurs, journalistes ou critiques, étudiants, j’imagine même qu’il a dû s’en trouver pour juger que, en tant qu’écrivain, j’aurais dû en avoir davantage.

Cette scène avec mon cousin, je me la suis souvent rappelée avec malaise. Elle en cache une autre, violente. J’ai entre quinze et dix-huit ans. J’ai dû reprocher à mon père de «  ne s’intéresser à rien », de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et conciliant d’habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement : « Les livres, c’est bon pour toi. Moi j’en ai pas besoin pour vivre. »

Cette parole a traversé le temps, elle reste fichée en moi. Comme une douleur et une réalité inadmissible. Je comprenais très bien ce que mon père voulait dire. Lire Alexandre Dumas, Flaubert, Camus, n’aurait été d’aucune utilité pratique dans son métier de cafetier et ses rapports avec les clients. En revanche, dans l’avenir qu’il voyait, espérait pour moi, il savait confusément que les livres avaient de l’importance, qu’ils faisaient partie d’un paquet – le fameux « bagage » – définissant, avec le théâtre, l’opéra, les sports d’hiver, un monde social supérieur. Je comprenais tout cela et c’était inacceptable. Je refusais que le monde des livres reste à jamais fermé à l’être qui, avec ma mère, m’était le plus proche. Cette parole, c’était le signe qui entérinait une séparation, que je ne savais pas nommer, entre lui, garçon de ferme à 12 ans, et moi qui poursuivais des études. C’était comme s’il me tournait le dos. Il me renvoyait simplement la blessure que je lui avais infligée. La lecture, entre lui et moi, c’est une blessure réciproque.

Au moment d’évoquer des raisons de lire, ces mots de mon père me reviennent d’une manière insistante, comme une aporie personnelle, indépassable. Non lire n’est pas vivre et cependant je vis avec les livres depuis toujours. Je mesure, incrédule, le gouffre entre tout ce que la lecture a signifié, continue de signifier pour moi, et l’insignifiance, voire la nullité de celle-ci dans d’autres vies. Je ne peux me mettre à la place d’une non-lectrice, même en me reportant à des périodes sombres de ma vie, deuil, séparation – tous les mots sont alors dérisoires – ou, à l’inverse, pleines d’une passion et d’un bonheur rendant n’importe quelle lecture insipide, inférieure à la palpitation du moment présent.

Dès que j’ai su lire, à 6 ans, j’ai été attirée par tout ce qui était écrit et à portée de ma compréhension, du dictionnaire aux livres de la Bibliothèque Verte, collection d’ouvrages d’écrivains adaptés pour la jeunesse que ma mère – qui, elle, aimait lire – m’offrait régulièrement. Les livres étaient chers alors, je n’en avais jamais assez. Pour en avoir des centaines à ma disposition, je rêvais d’être libraire. Le plaisir de lire était une évidence, à l’instar de celui de jouer, dont, d’ailleurs, les livres participaient puisque mes jeux consistaient souvent à m’imaginer être un personnage. J’ai été successivement Jane Eyre, Oliver Twist, David Copperfield et l’étrange « fille aux pieds nus » sortie d’un roman allemand [de Berthold Auerbach, d’après Internet], bien d’autres personnages encore. Seule une espèce de censure inconsciente doit m’empêcher de me rappeler à quel âge avancé j’ai cessé de devenir sur le chemin de l’école l’héroïne du livre que j’étais en train de lire. Mais je sais avec certitude le rôle joué par la puissance évocatrice des livres dans mon éveil sexuel : c’est toute une histoire, commencée à 12 ans avec Le diable au corps de Radiguet, que je m’étais procuré en cachette, attirée par le titre prometteur. Les livres me fournissaient les situations, voire les acteurs, de mon érotisme adolescent – donnant ainsi raison à l’institution religieuse où j’allais, laquelle faisait de la lecture la porte ouverte du vice chez les filles. [Encore aujourd’hui, les mots me paraissent plus excitants que les images, le texte d’Histoire d’O plus troublant que sa version filmée].

A l’adolescence, si la phrase de mon père me révolte et me déchire avec violence, c’est que la lecture est devenue pour moi la quête d’alternatives aux discours institués, ceux du pensionnat religieux où je poursuis mes études, comme ceux de mon milieu social populaire avec ses croyances et ses maximes, son respect de l’ordre établi. Je cherche confusément qu’un livre me bouscule, m’apporte des pensées nouvelles – entourées d’interdit, elles sont encore plus désirables : magie de titres comme L’immoraliste (Gide), L’homme révolté (Camus) mais aussi de ceux qui annoncent une recherche, non pas du temps perdu – il n’y en a pas à 15 ans, Proust viendra plus tard – mais d’un sens de la vie, tels La recherche de l’absolu (Balzac), Les chemins de la liberté (Sartre) ou La difficulté d’être de Jean Cocteau. Je cherche et je trouve dans les romans contemporains des formes de vie qui me projettent dans l’avenir. Car la lecture joue, à ce moment de l’existence, le rôle d’une avance sur la vie [peut-être l’a-t-elle toujours, jusque tard, comme lutte contre la mort] et savoir ce que voulait dire être une femme, vivre en femme, me pousse vers les écrivaines, Simone de Beauvoir, Virginia Woolf. C’est l’époque des citations recopiées dans un carnet intime et secret, comme une vérité de soi et pour soi, un vademecum et la certitude ne pas être seule à éprouver les mêmes choses : la jouissance d’être au moins deux à partager un sentiment ou/et une consolation à la difficulté de vivre. A cette distance, je vois le geste de copier des phrases comme une affirmation de mon être pétri de lecture, et dans chaque citation ajoutée, une protestation contre la phrase de mon père. Ainsi de celle – qui l’aurait sans doute horrifié – inscrite dans un calepin qui a survécu à tous les déménagements, extraite de Crime et châtiment : « Vivre pour exister ? mais de tout temps il avait été prêt à donner son existence pour une idée, pour une espérance, pour une fantaisie même. Il avait toujours fait peu de cas de l’existence pure et simple, il avait toujours voulu davantage ». Mais où, comment aurais-je pu, à cette période de ma vie, pénétrer le monde intérieur d’un criminel, ailleurs que dans le roman de Dostoïevski ?

A ce moment de ma vie, sans le savoir, j’ai été au cœur même de la contradiction que représente la lecture : elle m’a séparée des miens, de leur langage, et même de ce moi qui a commencé de se dire avec d’autres mots que les leurs. Mais elle m’a reliée aussi à d’autres consciences par l’intermédiaire de personnages auxquels je m’identifiais, à d’autres mondes hors de mon expérience. Lire sépare et relie. C’est d’abord une séparation concrète : la lecture suppose la rupture de toute communication verbale, elle isole de l’entourage. Une séparation mentale : lire, c’est être téléporté dans un univers nouveau, qu’il soit purement imaginaire comme celui de Harry Potter, ou qu’à l’inverse, il réfère à la réalité, sociologique ou historique, tel Une journée d’Ivan Denissovitch. Lire, c’est être momentanément séparé de soi et laisser un être de fiction, ou le « je » de l’écrivain,  occuper complètement notre espace intérieur, nous entraîner vers son destin, nous émouvoir. C’est accepter qu’une voix fasse effraction dans la conscience et se substitue à la nôtre, Longtemps je me suis couché de bonne heure… C’est accepter aussi d’être dérangé, bousculé, et au final, transformé. Mais, dans le même mouvement, lire rapproche des autres, place dans la tête du criminel Raskolnikoff, du transfuge de classe Martin Eden, dans les pensées de Mrs Dalloway marchant dans Londres. Lire ouvre la sensibilité à ce que vivent les gens. A ce qu’ils ont connu, subi. Dès l’enfance, j’ai appris l’existence des camps d’extermination nazie mais ce sont les livres de Primo Levi, de Robert Antelme, plus tard d’Imre Kertész, qui m’ont rendu sensible, réel, l’impensable, tandis que celui de Christa Wolf, Trame d’enfance, m’a fait comprendre comment le nazisme avait pu s’installer et prospérer dans les années trente. Lire agrandit les capacités de compréhension du monde, de sa diversité et de sa complexité. En français, lire et lier comportent les mêmes lettres.

Lire ramène à soi. Lire pour se lire.

J’ai conscience que la lecture ne constitue plus la source de toutes les connaissances comme elle l’a été pour moi et d’autres par le passé. Comme tout le monde, je ne consulte plus les dictionnaires mais Internet, je regarde à la télévision des émissions sur des conflits et des sujets de société, je vois au cinéma des films et des documentaires. A l’instar d’un livre, j’en reçois du savoir et de l’évasion, du plaisir et de l’émotion. D’où vient cependant que le livre me semble irremplaçable ? D’abord par sa facilité d’usage, sa plasticité : on peut le feuilleter, commencer à lire au début, n’importe où, on peut courir dans le texte, ralentir, s’arrêter et lever la tête pour méditer une phrase, l’abandonner durant des semaines et le reprendre. La lecture ne s’inscrit pas dans une durée circonscrite. Elle est l’acte culturel le plus libre qui soit. Le rapport qu’on noue avec le livre est de nature très intime, souvent inscrit avec précision dans le temps et l’espace, associé à des moments de la vie et des lieux, une ville, une chambre d’hôtel, un train roulant vers l’Italie. Lire est une expérience qui engage invisiblement la totalité de l’être : tous les sens sont convoqués par l’imagination. Et il y a ce qui reste indéfinissable, la voix du livre – qui manque à l’adaptation d’un roman à l’écran – voix dont le timbre, la couleur, la douceur ou la violence subsistent dans la mémoire.

L’une des scènes les plus troublantes que j’aie vues au cinéma est celle de la fin de Farenheit 451, un film de Truffaut : tous les livres étant interdits et brûlés, des hommes et des femmes réfugiés dans la forêt vont et viennent en mémorisant, chacun, à haute voix, un livre.

Dans mon journal intime, il y a plusieurs années, j’ai noté : Le désespoir, je l’ai entrevu, c’est de croire qu’il n’y aura aucun livre capable de m’aider à comprendre ce que je vis. Et de croire que je ne pourrai écrire un tel livre.

Lorsque j’étais petite, mon père m’a accompagnée après la messe à la bibliothèque municipale, située dans l’Hôtel de ville et ouverte uniquement le dimanche matin. C’était la première fois que nous y entrions. L’endroit était solennel, désert, avec un parquet ciré, et un comptoir derrière lequel se tenait un homme qui nous avait demandé quels titres d’ouvrages on voulait. Nous n’en savions rien. L’homme a choisi pour moi Columba de Mérimée et pour mon père Le rosier de Madame Husson, de Maupassant. C’est le seul livre que je lui ai vu lire, à la table de la cuisine.

J’ai commencé d’écrire vers 20 ans. J’ai envoyé le manuscrit d’un roman à un éditeur, qui l’a refusé. Ma mère était déçue, mon père non, presque soulagé. Il est mort cinq ans avant que j’aie un premier livre publié. Je me demande si la finalité profonde, ou le ressort, de mon écriture n’est pas d’être lue par ceux qui, d’habitude, ne lisent pas.

 

Ce texte, publié en juillet 2020 en allemand sous le titre ‘Trennen, verbinden…’ dans la collection ‘Warum lesen?’ (Pourquoi lire?) qui regroupe les réponses de 24 auteurs à cette question, est reproduit ici avec l’aimable permission de Suhrkamp Verlag et d’Annie Ernaux. Mise en ligne: le 18 juillet 2020.