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Venise

Le jeune homme de Venise

Au moment juste où je montais sur le vaporetto, à San Marco, j’ai remarqué un jeune Italien, en tenue blanche d’officier de marine, qui me fixait intensément. Malgré ma fatigue et mes chaussures qui me faisaient mal, je suis restée debout, indécise, à côté de la barre que l’employé ouvre et referme à chaque arrêt. L’Italien continuait de me fixer. J’ai baissé les yeux sur la couverture du guide de Venise que je tenais à la main. Quelques instants après, j’ai entendu une voix me demander en anglais si j’étais Allemande. C’était l’officier. Je lui ai répondu en français. Il le parlait aussi. Il est descendu comme moi à l’Accademia et au sortir du vaporetto, il m’a invitée à boire un café sur les Zattere. Il s’appelait Lino.

J’avais beaucoup marché toute la matinée, dans le quartier de l’Arsenal, visité le Musée naval, passé plusieurs heures à parcourir l’exposition de l’Aperto consacrée aux jeunes artistes. Il y avait un tableau new-yorkais représentant le pape entouré de tracts attaquant violemment son refus des préservatifs, un autre intitulé La Cicciolina le soir de ses noces et surtout une salle entière commanditée par Benetton couverte de haut en bas des murs par des photos de sexes d’hommes et de femmes. J’avais prévu retourner à mon hôtel, près du Rio San Trovaso, pour changer de chaussures. Cependant, j’ai accepté d’aller prendre un café sur les Zattere avec l’Italien. Je devais penser que j’avais bien le temps de me débarrasser de lui.

À la terrasse du café Cucciolo, il m’a dit qu’il avait fini ses études de droit, qu’il faisait son service militaire à Venise. En décembre, il retournerait chez lui à Rimini. Je ne voulais pas lui demander son âge de peur qu’il me demande le mien et je m’étais placée à contre-jour pour qu’il voie moins les rides de mon front. Il s’est dit surpris que je sois professeure, il m’avait prise pour une journaliste venue à la Biennale de cinéma, à cause de mes sandales, longues et plates, en cuir percé de trous, comme celles que portaient les garçonnets dans les années 1950. Après avoir hésité, je lui ai dit que j’écrivais aussi des livres, j’ai vu à son air qu’il ne me croyait pas. Je l’ai laissé m’accompagner au campanile de San Georgio, où j’avais projeté d’aller, mais plus tard dans l’après-midi, après une sieste, avec d’autres chaussures.

En haut du campanile, dans chacune des loges étroites d’où l’on voit toute la lagune, il me serrait de près. Je ne savais pas de quoi j’avais envie. Redescendus sur le parvis, il m’a proposé de nous promener le long des quais, derrière l’église. C’est une partie déserte de l’île, où je n’étais jamais venue auparavant. Nous marchions côte à côte sans rien dire. J’étais sans pensées. Il m’a pris la main et nous avons continué de marcher ainsi, sans un mot ni un regard.

Aussitôt que le jeune Italien a saisi ma main, je suis tombée dans un état étrange, imprévisible la minute d’avant, de bouleversement et de jouissance, où le désir sexuel n’avait aucune part. Il me semblait que j’étais réellement l’adolescente affolée, vide de pensées, 30 ans plus tôt, quand un garçon rougeaud rencontré chez le dentiste m’avait, pour la première fois, passé son bras autour des épaules dans une rue déserte longeant le cimetière et que nous avions continué d’avancer je ne sais plus combien de mètres avant qu’il me serre et m’embrasse. À la différence des rêves où l’on est dans un seul temps, le passé redevenu un présent jusqu’au réveil, je me ressentais dans deux temps à la fois, celui de mes 17 ans, à Y. en Normandie, et ce moment, à Venise.

J’étais le même corps, avec les mêmes sensations dans deux temps rapprochés, qui ne se confondaient pas. À l’étonnement d’autrefois, identique aujourd’hui, que ce soit moi à qui ça arrive, se superposait celui de le revivre. Tout ce qui avait eu lieu entre ces deux moments, l’histoire de ma vie, m’apparaissait hors de moi. Cette histoire n’était pas abolie — études, voyages, mariage, enfants, classes d’élèves, deuils, toute cette épaisseur de lieux traversés, de gens rencontrés, aimés, disparus, de lectures —, mais le temps, les années, qu’il avait fallu pour qu’elle s’élabore était supprimé. Sans doute, comme je l’ai pensé ensuite, c’était justement cette histoire vécue qui donnait son prix et sa jouissance à ce moment où j’avais mes doigts enlacés à ceux de l’Italien.

Nous sommes arrivés dans un jardin. Je me suis laissé appuyer contre un muret où un gros chat gris dormait. Il m’a embrassée et caressé les seins. Le désir m’est venu violemment. Je n’ai plus été que dans ce temps-là, le présent du désir. Nous sommes tombés d’accord, ensuite, pour nous revoir le soir chez lui, après sa permanence à la caserne.

Le lendemain, à l’aéroport, en attendant le vol Nouvelles Frontières pour Paris, je revoyais le corps nu de l’Italien, les gestes de la nuit, dans la chambre qu’il occupait près de Cà Rezzonico, avec des pigeons roucoulant sous le toit. Par-dessus tout, je revenais sur ce moment où il m’avait saisi la main, où nous avions marché dans le jardin de San Georgio. Je me rappelais, sans l’éprouver de nouveau, cette sensation inconnue, bouleversante, de me ressentir à la fois dans le présent et le passé. C’était une découverte venue du corps, due à mon consentement passif à une drague codifiée, pratiquée par un ragazzo très ordinaire avec toutes les femmes, sans distinction d’âge. Je n’en éprouvais aucune honte mais au contraire une sorte d’émerveillement. Parce que j’attends toujours de la vie qu’elle apporte une solution à mes problèmes d’écriture, il me semblait que cette rencontre sur le vaporetto m’avait d’un seul coup rapprochée du livre que je voulais entreprendre.

C’était il y a 20 ans. Le livre, j’ai fini par l’écrire, je l’ai appelé Les années.

Texte publié pour la première fois dans Le Devoir le 16 novembre 2011. Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation d’Annie Ernaux.

Crédit photos: Annie Ernaux & Lyn Thomas.