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Cergy

Annie Ernaux habite depuis le milieu des années 1970 à Cergy, ville nouvelle située à 30km au nord-ouest de Paris. Cette ville occupe un rôle à part entière dans son oeuvre et dans le processus d’écriture, la maison de Cergy étant le lieu où elle a écrit presque tous ses livres, comme elle l’a exprimé dans le documentaire de Michelle Porte, ‘Des mots comme des pierres’ et le livre d’entretiens qui s’y rattache, Le Vrai lieu. Cergy est aussi un lieu de mémoire, de transmission, un lieu de continuité et de transformations, auquel Annie Ernaux a souvent manifesté son attachement, à rebours de la notion de non-lieux. C’est une ville dont elle a pu se faire guide, à l’occasion d’une émission, et dévoiler ses lieux de prédilection.

Cergy est aussi un endroit périphérique, situé à l’extérieur de Paris, une ‘Ville nouvelle’, contemporaine, cosmopolite, qui a fourni la matière des ‘journaux extimes’, Journal du dehors et La Vie extérieure et du journal ‘Regarde les lumières, mon amour’, des textes écrits sous forme de vignettes saisissant des instants observés dans les lieux publics, les transports ou centres commerciaux. Nous reproduisons ici quelques extraits des journaux extimes.

Journal du dehors

Souvenirs en passant en voiture devant l’immeuble noir de 3 M Minesota dont toutes les baies étaient éclairées: quand j’ai commencé de vivre dans la Ville Nouvelle, je me perdais toujours et je continuais de rouler, trop affolée pour m’arrêter. Dans le centre commercial, j’essayais de bien me rappeler par quelle porte j’étais entrée, A, B, C ou D, afin de retrouver la sortie. Je tâchais aussi de ne pas oublier dans quelle travée du parking j’avais garé ma voiture. J’avais peur d’errer jusqu’au soir sans la retrouver, sous la dalle de béton. Beaucoup d’enfants se perdaient dans le supermarché. (Journal du dehors, Folio, p. 29)

Les jours de soleil comme aujourd’hui les arêtes des immeubles déchirent le ciel, les panneaux de verre irradient. Je vis dans la Ville Nouvelle depuis douze ans et je ne sais pas à quoi elle ressemble. Je ne peux pas non plus la décrire, ne sachant pas où elle commence, finit, la parcourant toujours en voiture. Je peux seulement noter ‘je suis allée au centre Leclerc (ou aux Trois-Fontaines, au Franprix des Linandes, etc.), j’ai repris l’autoroute, le ciel etait violet derrière les tours de Marcouville (ou sur 3 M Minnesota)’. Aucune description, aucun récit non plus. Juste des instants, des rencontres. De l’ethnotexte. (Journal du dehors, Folio, pp. 64-65)

Chez Hédiard, dans le quartier des boutiques chic de la Ville Nouvelle, une femme noire en boubou est entrée. Immédiatement, l’oeil de la gérante se transforme en couteau, surveillance sans répit de cette cliente qu’on soupçonne en plus de s’être trompée de magasin, qui ne sent pas qu’elle n’est pas à sa place. (Journal du dehors, Folio, p. 75)

À Super-Discount, une caissière jeune, peut-être remplaçante, rit avec des connaissances, deux filles debout près d’elle. Réprobation visible des clients de la file. On voit clairement qu’elle n’a rien à faire de nous, qu’elle tape les produits, un point c’est tout. On lui en veut de ce dévoilement.

Dans le métro, un garçon et une fille se parlent avec violence et se caressent, alternativement, comme s’il n’y avait personne autour d’eux. Mais c’est faux: de temps en temps ils regardent les voyageurs avec défi. Impression terrible. Je me dis que la littérature est cela pour moi. (Journal du dehors, Folio, p. 91)

Un jeune homme aux jambes fortes, grand, la bouche épaisse, est assis dans le R.E.R. sur un siège en bordure de l’allée centrale. De l’autre côté, une femme avec un petit garçon de deux ou trois ans sur les genoux, qui regarde tout autour de lui, comme suffoqué d’étonnement, puis demande ‘comment le monsieur ferme les portes’. Sans doute la première fois qu’il prend le R.E.R. L’un et l’autre, le jeune homme et l’enfant, me rapportent à des moments de ma vie. L’année du bac, en mai, lorsque D., grand, lèvres fortes, comme le garçon là-bas, m’attendait à la sortie des cours, près de la poste. Plus tard, le temps où mes fils étaient petits et découvraient le monde.

D’autre fois, j’ai retrouvé des gestes et des phrases de ma mère dans une femme attendant à la caisse du supermarché. C’est donc au-dehors, dans les passagers du métro ou du R.E.R., les gens qui empruntent l’escalator des Galeries Lafayette et d’Auchan, qu’est déposée mon existence passée. Dans des individus anonymes qui ne soupçonnent pas qu’ils détiennent une part de mon histoire, dans des visages, des corps, que je ne revois jamais. Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres. (Journal du dehors, Folio, pp. 106-107)

 

La Vie extérieure

La sensation du temps qui passe n’est pas en nous. Elle vient du dehors, des enfants qui grandissent, des voisins qui partent, des gens qui vieillissent et qui meurent. Des boulangeries qui ferment et sont remplacées par des auto-écoles ou des réparateurs de télés. Du rayon de fromage transféré au bout du supermarché, lequel ne s’appelle plus Franprix mais Leader Price. (La Vie extérieure, Folio, p. 23)

Aujourd’hui, pendant quelques minutes, j’ai essayé de voir tous les gens que je croisais, tous inconnus. Il me semblait que leur existence, par l’observation détaillée de leur personne, me devenait subitement très proche, comme si je les touchais. Si je poursuivais une telle expérience, ma vision du monde et de moi-même s’en trouverait radicalement changée. Peut-être n’aurais-je plus de moi. (La Vie extérieure, Folio, pp. 28-29)

Les caissières d’Auchan disent bonjour au moment exact où, ayant donné au client d’avant son ticket de caisse, elles empoignent votre premier article sur le tapis roulant. On a beau se trouver dans leur champ de vision, juste en face d’elles, depuis parfois plus de cinq minutes, c’est seulement à ce moment où elles commencent d’enregistrer vos courses qu’elles semblent vous découvrir. Cette étrange et rituelle cécité révèle qu’elles ne font qu’obéir à une consigne de politesse obligatoire. Au regard du marketing, nous existons seulement dans le moment où s’échangent des paquets de lessive et des yaourts contre de l’argent.

Espérance, toujours vaine, de ne plus avoir rien à noter, de ne plus être happée par quoi que ce soit de ce monde, du flot des anonymes que je rencontre et dont, pour les autres, je fais partie. (La Vie extérieure, Folio, p. 52)

Silence absolu, là où je me trouve en ce moment, dans ma maison, point dans l’espace indéterminé de la ville nouvelle. Expérience: parcourir par la mémoire le territoire qui m’entoure, décrire et délimiter ainsi l’étendue de l’espace réel et imaginaire qui est le mien dans la ville. Je descends jusqu’à l’Oise – voici la maison de Gérard Philippe -, la traverse, survole la base de loisirs de Neuville, reviens sur Port-Cergy, file vers l’Essec, le quartier des Touleuses et des Maradas, passe le pont d’Éragny – je suis dans le complexe Art de vivre – revenant par l’autoroute A15, bifurquant à travers champs pour atteindre Saint-Ouen-l’Aumône, le cinéma Utopia et l’abbaye de Maubuisson. Je survole Pontoise en tous sens, pousse jusqu’à Auvers-sur-Oise, monte la côte de l’église, vers le cimetière, la tombe de Van Gogh sous le lierre. Je reviens par la même route le long de l’Oise, brève incursion à Osny. J’entame les grandes avenues menant au centre de Cergy-Préfecture: les Trois Fontaines, la tour Bleue, le théâtre, le conservatoire et la bibliothèque. Je suis la ligne du RER et la chevauchée de pylônes jusqu’à Cergy-Saint-Christophe, la grande horloge de la gare. Je me promène dans la rue qui conduit à la tour Belvédère et aux colonnes de l’esplanade de la Paix, d’où se dévoile un immense horizon, avec, en fond, les ombres de la Défense et de la tour Eiffel.

Pour la première fois, j’ai pris possession de l’espace que je parcours pourtant depuis vingt ans. (La Vie extérieure, Folio, pp. 97-98)

Soldes. Toutes les entrées du parking des Trois Fontaines sont bouchées par des files de voitures. On veut être les premiers à se jeter sur les fringues, la vaisselle, comme des pillards dans une ville conquise. Les allées sont envahies d’un flot humain, des familles entières avec des enfants en poussette, des bandes de filles. Frénésie dans les boutiques. Une immense convoitise emplit l’espace.

Le centre commercial est devenu le lieu le plus familier de cette fin de siècle, comme l’église jadis. Chez Caroll, Froggy, Lacoste, les gens cherchent quelque chose qui les aide à vivre, un secours contre le temps et la mort. (La Vie extérieure, Folio, p. 127)

Le soir, le trajet du retour par le RER comporte deux durées. Jusqu’à Maisons-Laffitte, parfois même jusqu’à Achères, c’est un temps équivalent à celui de l’aller, sans attente. Le temps trajet, accepté, insensible, où l’on peut penser vaguement. Avec les dix dernières minutes avant d’arriver à destination, commence un autre temps dans lequel rien n’existe que ce besoin d’arriver. Les mouvements réguliers du train, le paysage de moins en moins urbanisé, l’étendue des champs, tout semble alentissement au regard de l’horloge intérieure. Rien ne peut être pensé dans cette durée. N’aspirant qu’au moment où l’on descendra du train, où l’on montera les marches vers la sortie, où l’on franchira le tourniquet, l’air frais du parking, la voiture. À peine des images claires, juste une poussée instinctive vers ce qui est une forme de bonheur. Chaque soir, les mêmes dix minutes vides, de pure attente. (La Vie extérieure, Folio, pp. 130-31)

Sur un mur de la gare de Cergy, on voit les jambes à demi repliées d’un homme en pantalon de velours côtelé bleu, entre lesquelles se pressent celles d’une femme habillée d’une robe à petits carreaux blancs et verts. La femme est vue de face, les derniers boutons de sa robe sont ouverts sur ses jambes nues. C’est une fresque baba cool, datant de la fin des années soixante-dix, qui sera bientôt effacée dans la rénovation de la gare.

Sur la robe, à l’endroit supposé du sexe, quelqu’un a lancé de la peinture rouge qui forme une éclaboussure de sang. (La Vie extérieure, Folio, pp. 146-47)

 

Diplôme honorifique de l’Université de Cergy-Pontoise

 

Annie Ernaux, entourée de Jean-Paul Jeandon, maire de Cergy et François Germinet, président de l’université de Cergy-Pontoise, lors de la remise du doctorat d’honneur.

En 2014, à l’occasion du colloque ‘En soi et hors de soi: l’écriture d’Annie Ernaux comme engagement’, à l’université de Cergy-Pontoise, Annie Ernaux a reçu un doctorat d’honneur. Nous publions ici le discours de remise de diplôme écrit par Pierre-Louis Fort, maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise, co-organisateur du colloque et auteur de nombreux essais sur Annie Ernaux:

Chère Annie Ernaux,

Je ne commencerai pas mon propos en retraçant votre parcours – ce que j’accomplirais certainement de façon lacunaire et bien plate –, pas plus que je ne parcourrai l’ensemble de vos œuvres : nous venons de le faire deux jours durant avec un plaisir immense (et je crois que nous aurions pu continuer longtemps encore, tant les échanges furent riches et les interventions stimulantes).

Je voudrais plutôt commencer ce discours en vous remerciant d’accepter ce doctorat, geste qui nous honore d’autant plus à l’UCP qu’on sait votre peu de goût pour les distinctions honorifiques. Vous aviez d’ailleurs déclaré l’exception qui serait la nôtre dans un journal, il y a quelques mois :

Je vais recevoir le titre de Docteur d’honneur de l’Université de Cergy-Pontoise, au cours d’un colloque international qui sera organisé autour de mon œuvre en novembre à Cergy. Moi qui suis rebelle à toute forme de distinction, c’est la seule que j’accepterai. Parce qu’elle a du sens[1].

Je crois que, pour nous aussi, elle a beaucoup de sens. Pour nous tous ici réunis, Cergyssois de passage, de travail, d’adoption ou de résidence, Cergyssois de cœur en tout cas ce soir.

Du sens, parce qu’elle rend hommage à l’auteur d’une œuvre belle, audacieuse, et percutante. Du sens, aussi, parce qu’elle vous est aujourd’hui remise, chez vous, doublement. À l’université, qui s’est appropriée votre œuvre au point de la faire sienne –dans sa recherche et son enseignement – ; dans cette ville nouvelle, qui est la vôtre depuis si longtemps, ce lieu dont vous disiez très récemment ceci :

[…] le rêve de mon enfance, de mon adolescence, c’était d’aller à Paris. […] Paris, le grand rêve, dont je suis aujourd’hui à trente kilomètres à vol d’oiseau mais toujours en dehors. Et je n’ai plus envie d’y entrer. C’est comme si j’avais trouvé ma place dans cette Ville nouvelle de Cergy, la place où je me sens bien. En arrivant, je n’imaginais pas y rester autant de temps – je crois même que ça me paraissait impensable, ça ne figurait ni dans mon avenir, ni dans celui de mes enfants…[2].

Cergy. Le lecteur que je suis a découvert cette ville en vous lisant, bien avant de venir y travailler (un « hasard objectif » ?). Ma toute première visite est intimement liée à votre écriture et remonte au début des années 2000. Je préparais à l’époque une édition critique d’Une Femme[3] et Véronique Jacob, la directrice de collection, m’avait suggéré de vous interviewer. Au téléphone, vous m’aviez expliqué comment venir en RER et dit qu’il fallait faire attention de descendre à « Cergy Préfecture » et non pas « Cergy Le Haut ». Cette précision m’a obsédé durant tout le trajet, trajet pendant lequel, bien sûr, je pensais à des scènes lues dans La Vie extérieure ou Journal du dehors.  À l’arrivée, votre grande silhouette élégante, au pied de l’escalator, ma gêne et mon appréhension, ce petit signe furtif de la main que j’avais esquissé pour signaler que c’était moi que vous attendiez.

Je dois avoir quelque part les bandes magnétiques sur lesquelles j’ai enregistré notre entretien mais je préfère garder le souvenir diffus de ces quelques heures, impressionnantes mais chaleureuses. Les images devenues un peu floues de notre discussion, dans la cuisine et le salon, la chatte nous observant discrètement. Je ne me souviens plus du retour, sauf d’avoir pensé que c’était une belle rencontre, réussie, parce que l’échange avec l’auteur – dont on sait qu’il peut être parfois déstabilisant –, n’avait rien atténué des textes en moi, de leur profonde beauté et de leur justesse incomparable. Celle qui fait que, lisant La Place quand j’ai 16 ans, je suis immédiatement saisi par cette résonance avec certains lieux de mon enfance et de mon histoire, saisi aussi et surtout –  comme je le serai à chaque fois par la suite – par cette écriture qui résonne de façon si lumineuse, sa propension à nous faire « halluciner[4] » nos propres images du souvenir.

Pardonnez-moi de continuer à égrener mes souvenirs, mais j’en rappellerai juste un autre, non plus tant en ce qu’il évoque Cergy, mais en ce qu’il souligne votre générosité et votre attention aux autres. Vous êtes venue assister à ma soutenance de thèse (il y a maintenant plusieurs années), vous infligeant stoïquement plusieurs heures d’un exercice codifié, me disant malicieusement : « Votre corpus repose sur Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir et moi-même :  comment ne pas venir, alors que je suis le seul auteur vivant de cet ensemble ?». Je peux vous le dire ce soir, votre présence me fut précieuse, scientifiquement, littérairement et humainement. Elle témoigne à l’évidence de ce don de soi qui est le vôtre, et que je ne peux évoquer sans, de nouveau, parler de vos livres. Dans Une Femme vous disiez, « Est-ce qu’écrire n’est pas une façon de donner », sans point d’interrogation, parce que la question porte sa réponse. Je crois que le point d’interrogation est aujourd’hui, moins que jamais, de mise. Car de « don », il est question à chaque fois que j’ai pu interroger quelqu’un.

Et quand je dis quelqu’un, je pense plus précisément à la famille, comprise dans le sens que vous lui donnez dans la préface du volume des actes de Cerisy[5], famille que je n’ai pas manqué de solliciter, par courriel, pour l’associer à cet hommage, parce que j’avais envie que ce discours soit aussi une polyphonie.

Une polyphonie dont les voix célèbrent tout à la fois une œuvre et une personne qui nous touchent au plus profond de nous-même. Je commencerai par faire entendre celle de l’un de vos plus anciens complices qui m’écrivait : « Annie Ernaux mérite tous les honneurs, mais tous les honneurs ne pourront faire qu’Annie Ernaux, comme on le disait jadis de Sartre, ne sait pas qu’elle est Annie Ernaux. Et tant mieux : elle n’aime pas les statues de marbre » (Fabrice Thumerel). Pas de statue de marbre donc mais la légèreté de voix que je voudrais faire résonner dans cet amphithéâtre.

Je crois que l’une des premières choses revenues à plusieurs reprises dans les courriels qui m’ont été envoyés, c’est votre générosité. Le mot est apparu fréquemment, dans nombre de réponses, celle-ci notamment :

Le mot qui me vient spontanément quand je pense à Annie Ernaux, c’est « générosité » : celle de son œuvre qu’elle donne à ses lecteurs pour qu’ils puissent se libérer des formes évidentes ou plus insidieuses de l’aliénation, celle de son expérience de femme et d’intellectuelle qu’elle transmet pour améliorer le statut des femmes dans la société, leur prise de conscience et leur liberté, notamment sexuelle mais pas uniquement, celle de sa personne surtout, qui ne laisse jamais une lettre sans réponse, qui lit ce qu’on lui envoie, qui prend le temps de donner son avis, des conseils, qui encourage et qui guide sans jamais peser ni se donner en modèle, et de façon parfaitement gratuite, sans compter son temps. (Anne Coudreuse)

Et l’auteur de ces lignes n’est pas la seule à le penser. De vous, on dit en effet que vous êtes « quelqu’un qui sait parler de son œuvre et de l’écriture avec simplicité, efficacité et générosité » (Françoise Simonet-Tenant), que ce qu’on observe immédiatement c’est votre « générosité, l’attention extrême aux autres, une amitié impartiale, un vrai charisme » (Francine Dugast). J’ai lu également de très jolies lignes sur « le rayonnement, le réchauffement qu’offrent la générosité, le sourire, l’amitié de la personne au-delà ou à côté de l’auteure » (Francine Best), ce que confirment également ces autres lignes qui soulignent à quel point vous êtes « soucieuse du bien-être des autres, attentionnée » et « malgré [votre] renommée, très modeste, aucune vanité » (Lyn Thomas). 

Si certains sont poétiquement revenus sur votre ancrage géographique et sa portée créatrice (« Une maison à Cergy, au bord de l’Oise : une eau présente, apaisante, qui a contribué à domestiquer la colère », Jean-Claude Lescure), les propos reçus portaient aussi, évidemment, sur votre œuvre elle-même. Sa féconde originalité par exemple : « Dans une époque individualiste à l’extrême, qui encourage surtout au narcissisme, Annie Ernaux a toujours évalué la pertinence du discours autobiographique au risque qu’il lui faisait affronter. Elle a, grâce à cela, offert à ses lecteurs une parole éclairante et libératrice » (Marie-Laure Rossi). Car ce dont il est question, en effet, c’est de la façon dont nous nous saisissons de cette parole, dont nous la recevons : « Pour moi l’œuvre d’Annie Ernaux va à l’essentiel, c’est sans doute la définition la plus générale que j’en donnerais et qui recouvre à la fois les sujets qu’elle aborde – le rapport à l’enfance et au milieu d’origine, l’interrogation sur le désir, sur le couple, sur l’intime, sur le corps, sur des évidences qui n’en sont pas tant les situations qu’elles recouvrent déplacent le sujet qui les éprouve, le regard portée sur la ville, sur les autres, sur cette part familière d’inconnu qui fait notre environnement quotidien » (Bruno Blanckeman). D’autres me disent aussi que vous êtes « une écrivaine qui prend des risques, se met en danger, qui affronte l’écriture de manière inventive et audacieuse, non conformiste, qui affronte les sujets tabous, qui renouvelle notre regard sur les choses, qui donne à voir et implique le lecteur, l’incite à son tour à un regard rétrospectif sur soi, sur son histoire, et enfin qui suscite le désir d’écrire. » (Violaine Houdart-Mérot).

Nombre de remarques se focalisent très naturellement sur l’écriture : « aller à l’essentiel, […] travailler la langue dans le sens d’une simplicité qui n’est pas du simplisme, mais un sens de la formule qui contracte événements et situations en quelques phrases, quelques expressions et en dégage ainsi la part substantielle, un degré de sens latent, en deçà des seules circonstances » (Bruno Blanckeman), une « écriture au plus près du réel qui révèle les contraintes étouffantes (ce que Bourdieu appelle “la violence symbolique”) de l’ordre du monde » (Nathalie Froloff), « une prose dont il m’arrive souvent de dire : “c’est ça!”. Cet effet de saisissement est indissociable de l’émotion qui circule de façon d’autant plus foudroyante dans les livres qu’elle est retenue, tendue. Ernaux m’apporte ainsi élucidation et ravissement » (Aurélie Adler). On rejoint là cette autre dimension, herméneutique quasiment, de votre œuvre : « Annie Ernaux est quelqu’un qui parvient à mettre des mots sur ce que nous ressentons parfois obscurément et n’arrivons pas à élucider » (Françoise Simonet-Tenant) ou encore : « L’œuvre d’Annie, à mes yeux, a l’art de questionner et de faire travailler des oppositions qui, au fond, n’en sont pas : courage et pudeur ; gentillesse et fermeté ; simplicité et complexité. Ce faisant, elle nous rappelle que l’écriture a comme tâche de nous parler de la vie, qu’elle est une façon de nous faire ressentir – et de nous faire comprendre – ce que vivre au sens le plus plein du mot veut dire » (Thomas Hunkeler).

Pour nous, aucun doute de la révolution que vous avez apportée en littérature : « comme on lit Zola pour nous replonger dans le Second Empire, les générations futures liront Annie Ernaux pour saisir la deuxième moitié du XXe » (Michèle Bacholle-Boskovic) et aussi : « : Je ne pense pas que ce soit exagéré de dire que ses livres ont ouvert une nouvelle voie dans la littérature, et au-delà « (Elise Hugueny-Léger) ou encore : « L’œuvre d’Annie Ernaux offre beaucoup à son lecteur. Et ce qu’elle donne, entre autres choses, c’est une confiance retrouvée dans la littérature » (Yvon Inizan).

Vous lire, Annie, c’est être bouleversé, touché, changé : « Difficile d’exprimer ce qu’Annie Ernaux représente pour moi, qui ai découvert ses livres à 14 ans et dont les textes ont influencé bien plus que ma trajectoire professionnelle, mais aussi ma manière de voir le monde » (Elise Hugueny-Léger).  « Aucun autre auteur n’explore les questions de classe, de condition féminine ou de sexualité de façon aussi percutante et poignante qu’Annie Ernaux.  Son œuvre magistrale me touche profondément » (Barbara Havercroft). Je voudrais aussi citer, dans cette perspective de lecture et de frappante immédiateté, ces quelques lignes : « J’avais 30 ans la première fois que j’ai lu Annie Ernaux et le premier titre que j’ai découvert d’elle était L’Evénement […] Immédiatement, la voix a été là, habitant la page : une voix d’une absolue justesse, ni complaisante ni faussement sobre, ni apitoyée ni détachée. Un plain-chant, capable de tracer sur le magma qu’est une vie une ligne immédiatement intelligible, avec la netteté d’un trait de pinceau. Autour d’elles se rassemblent et s’énoncent, crues et limpides, les émotions (violentes), les chagrins (profonds), les désirs (ardents ou mortifères). Rien n’arrête, rien n’empêche. Impressionnante puissance à donner forme à la texture du vécu […] » (Véronique Montémont).

Tous, nous avons, grâce à vous, des expériences de lecture forte, qui font que chaque texte, à travers son universalité, est reçu singulièrement : « La lecture de son œuvre produit donc toujours un choc chez le lecteur qui s’y reconnaît dans l’intimité de la lecture comme si le livre lui était adressé à lui seul – ce qui est le propre même des grands livres » (Nathalie Froloff), « Annie Ernaux me rapproche de ma vie, elle me donne du courage. Avec Les Années, elle est devenue pour moi un des rythmes du temps » (Tiphaine Samoyault).

Vous faites partie, Annie, de ces auteurs dont on guette le prochain texte, avec une impatience renouvelée : « Annie Ernaux est de ces auteurs que je suis avec le plaisir d’une impatience, l’attente du prochain livre, comme un rendez-vous, pour lire d’un trait. Elle est un auteur qui fait partie de mon chemin, très simplement » (Isabelle Roussel Gillet). Vous appartenez à ces écrivains qui font avancer et comprendre : « Annie Ernaux est d’abord à mes yeux une figure de passeur indispensable pour comprendre la génération de mes parents, pour mieux saisir la place des femmes dans la société, leurs luttes politiques et sociales qui demandent sans cesse à être réfléchies, poursuivies » (Aurélie Adler), de ces auteurs qui arment : « L’écriture d’Annie Ernaux me fait la même impression que celle du Deuxième Sexe : elle donne un socle d’arguments pour défendre des idées qui m’habitent, mais qui étaient jusque-là restées au stade de sentiments humanistes reposant sur des lieux communs » (Pierre Bras). 

Je terminerai avec l’autre bonheur qui est le nôtre, au-delà de la lecture, celui de vous connaître. En témoignent les citations suivantes : « Annie Ernaux des yeux bleus impressionnants de beauté et de qualité de regard, elle scrute le monde et les gens avec une attention étrange, ils se fixent parfois et on sent une émotion sur sa figure, quelque chose qui se passe (Catherine Douzou). Ou encore, « Annie Ernaux, à la fois concentrée et rieuse, sérieuse et moqueuse, terriblement dans la vie, avec beauté » (Bruno Blanckeman). Et aussi ceci : « Un abord étonnamment amical et simple. Une blondeur, une élégance sans faille, une liberté de vie audacieusement affichée. Des yeux clairs lumineux, “la vie éclaircie”, l’éclat du scalpel qui dénude les apparences, (Francine Dugast).  Mais ce qu’on aime aussi, c’est votre « sens de l’humour, un rire et un sourire qui réchauffent le cœur » (Lyn Thomas), ce « rire éclatant » (Francine Dugast), qu’on entend et qui est « la vie, tout simplement » (Isabelle Roussel Gillet). J’en citerai un exemple : « Très vite, Annie a été pour moi une voix authentique qui va à l’essentiel sans détours, une voix chaleureuse et rieuse. Un seul souvenir – puisqu’on a dit qu’on ne fera pas dans la sculpture… À Arras, lors du premier colloque international organisé sur son œuvre, à Pierre-Louis et à moi-même, jeunes chercheurs qui la taquinions : Faites gaffe, ou je vous couche dans mon journal ! (Fous rires) » (Fabrice Thumerel).

 Je pense qu’on peut sans la moindre réserve avancer que « c’est une très grande chance de [vous] connaître et de pouvoir ainsi témoigner de [votre] extrême générosité à l’égard des lecteurs et des critiques, de [votre] curiosité toujours renouvelée face au bruit du monde » (Nathalie Froloff).  Tous, aujourd’hui, nous voudrions vous dire : « Merci » : « Merci, chère Annie Ernaux, d’avoir si bien parlé de NOUS » : cette déclaration de Christian Baudelot à Cerisy ; je la fais mienne, je la fais nôtre » (Francine Best). « Difficile de trouver les mots pour remercier ces écrivains qui ont fait la littérature plus grande qu’elle-même. Et qui ont déposé entre nos mains, comme l’a fait Annie Ernaux, plus que des livres : une forme possible d’intelligence de notre destinée » (Véronique Montémont).

Vous aviez déclaré une fois : « Je voudrais que tout le monde ait lu Aden Arabie, Les Chiens de garde de Nizan, Le Bel été et le Journal de Pavese ».

 Je crois que tous ici réunis, nous voudrions que tout le monde ait lu et lise, encore et encore, Annie Ernaux.

 

Pierre-Louis Fort, Cergy le 20 novembre 2014

 

 

[1] « Ma mémoire est liée à la ville nouvelle », entretien avec Annie Ernaux, Le Parisien, 17 janvier 2014, http://www.leparisien.fr/espace-premium/val-d-oise-95/ma-memoire-est-liee-a-la-ville-nouvelle-17-01-2014-3501705.php.

[2] Annie Ernaux, Le Vrai Lieu, entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, 2014, p. 14

[3] Annie Ernaux, Une Femme, Gallimard, coll. « La Bibliothèque Gallimard n° 88, accompagnement critique par Pierre-Louis Fort), 2002.

[4] Annie Ernaux, L’Ecriture comme un couteau, Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Stock, 2003, p. 41

[5] Bruno Blanckeman, Francine Dugast et Francine Best (dir.), Annie Ernaux : Le Temps et la Mémoire, Stock, 2014, p. 23.

Crédit photos: Pierre-Louis Fort.